Je voyage en dehors de la fenêtre du temps. Je nage par-delà les
escaliers de lespace. Jarrive au pied dune apologie. Jouvre la
porte du futur et jatterris en lan 2200.
Dans lencadrement du vide, devant mes yeux incrédules, végète un amas de chair et
dos, condamné à survivre dans labstraction dun univers en berne. Une
entité indéfinie à mi-chemin entre le pithécanthrope et le batracien. Une forme
difforme et flasque dapparence humaine, de près de trois mètres de haut, et
pesant, sans aucun doute, beaucoup plus de deux cents kilos. Notre Gargantua, à côté de
cet énergumène du sabbat, devait ressembler à une montagne, comme le ballon
dAlsace à lHimalaya. Un estomac démesuré et pointu pend au-dessus de la
ceinture mitée dun pantalon pourri. Cette infirmité abdominale na rien à
envier au nez épaté et flétri qui trône au milieu dune tête ovale et
gigantesque, imberbe et chauve. La créature me fixe de son oeil unique, la cicatrice de
lautre demeurant obstinément fermée. Les limaces qui lui tiennent lieu de lèvres,
sentrouvrent complaisamment.
Elles esquissent tant bien que mal ce qui, à lorigine de lhumanité, devait
sappeler un sourire, mais en ce jour, dans cette réalité intemporelle,
nexprime quune effroyable grimace, laissant apparaître des dents noires et
fendillées, au milieu desquelles une langue blanchâtre a dû connaître une meilleure
antiquité. Les trois doigts fourchus de sa main droite, comme un étau moite et collant,
agrippent le cadavre de la dernière rose...
Les dirigeants du monde, poètes de latome et musiciens du chambardement, se
substituant à leur Dieu, ont vaincu limpossible. Ils ont crevé les yeux des
tourterelles qui, gorgées de soleil, senvolaient vers lazur concurrencer le
bleu du ciel. Ils ont dévasté les champs de bonheur où les écureuils en liesse
dansaient sur la musique harmonique de la nature, au rythme des palpitations de leurs
coeurs. Ils ont détruit les constellations damour dont les millions de facettes
distillaient dans laurore de la lumière une féerique fête. Ils ont carbonisé
linnocence, anéanti lexistence, désintégré le cosmos.
Mais la race humaine est demeurée intacte !