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MISE A NU

       Il  n’y a plus sur une rive les noirs et sur l’autre berge les blancs, sur une frontière le socialiste Lucifer et derrière l’autre barrière de fer le capitaliste Satan, sur un sommet l’amour et sur l’autre col la haine. Il n’y a plus.

Il demeure une honte, opprobre d’une désertion, désert de détritus sans lueur de végétation. La gent humaine, victime du propre enfer qu’elle s’est imposé, avec la bénédiction des démons qu’elle a engendré, pour s’empêcher de s’égarer sur les chemins paradisiaques de la liberté. Une entité insurmontable qu’elle a peur — tremblement de terreur — d’affronter en face. Elle préfère — balbutiement de prière — montrer son derrière en se voilant la face. Les chiens aboient encore quand la caravane passe. Les hommes n’aboient même plus. Ils vont s’entretuer à la guerre — conquête d’enfer — en susurrant merci brave président, dictateur impuissant, parti omniprésent. Plus besoin de dentifrice chimique pour se pourrir les dents.

Il subsiste une vermine qui rampe faire ses emplettes dans les cavités creuses des crânes des squelettes. Il persiste l’incandescent espoir que la prochaine éclipse sonnera dans le soir prémonitoire l’heure incisive de l’apocalypse, pour pouvoir s’allonger à jamais en détruisant le livre, dormir désormais en paix, comme on a refusé de vivre.

Je suis seul, un peu paumé, imbécile d’idéaliste égaré dans leur éternité. Je fais ce que je peux pour marcher autrement sur leurs sentences boueuses d’où jaillit le chiendent d’une pensée unique. Mais je fais ce que je veux malgré tous leurs faux serments, moutardes aux condiments pour moustiques paralytiques.

Je tends la main aux oiseaux clandestins, je console patiemment les derniers grains d’épeautre, j’injurie les crétins cyclopéens, j’insulte les faux apôtres. Je réclame la paix, l’amour et la justice. Mes utopies se dressent sans regret au-dessus de leurs précipices à supplices. Je fais vibrer des espoirs en toute plénitude pour qu’au matin nouveau, détruisant la nécrologique certitude, explose une autre vérité, libérée de toutes les entraves canoniques, exonérée d’impôts, d’obligations analgésiques.

     Ils ne comprennent pas que mes verbes en colère ont endossé la peau de rennes belliqueux qui, devant l’angoisse meurtrière, se cabrent insoumis, toutes cornes au vent, pour affronter de face le refus d’où naît inéluctablement le mot « différent ». Ils ne veulent pas savoir que je lutte pour eux, que du matin au soir tous mes duels et combats désintègrent leur trépas nébuleux, pour que d’une source limpide et pure jaillisse définitivement le mot « heureux ».

Et si sans frontières flotte ma bannière, selon mon propre critère, mon idéal ne se dénomme pas révolutionnaire, il se prénomme simplement humain. Pourtant je sais que les cachots de leurs prisons m’attendent un jour, peut-être. Mais je continue à hurler mes oraisons de déraison et à préférer l'être au paraître.

Dans un dépotoir de ramassis funéraires où les charognes dévorent leurs excréments, j'assume, homme, la certitude de mes responsabilités. Dans un pourrissoir ossuaire où les vers de terre rampent docilement, je vis mes vérités en faisant l’amour à la liberté. Et malgré les menaces des robots de panurge, je blasphème, je vocifère, je m’insurge. Et malgré l’ultimatum des automates aux abois, je crie, je peste, j'aboie.

« Et s’il n’est reste qu’un... »

                      Jean TAVANTZIS - Extrait de "L'insurgé de la nuit" -  EDITIONS ARCAM